Des américaines à Cuba

Les stigmates d’un passé flamboyant se reflètent dans le chrome piqué qui a été maintes et maintes fois ‘polishé’. Comme un regard à travers le temps, elle traîne sa lourde caisse sur le Malecón, remonte le Paseo de Martí, ignore le Capitolio pour ensuite s’engouffrer dans les petites ruelles du vieux Havane, comme s’il en existait un nouveau ! Tout en douceur, le temps s’efface et tout le monde se bouscule, sans trop savoir pourquoi. 

La Havane 

Rafistolées, repeintes et gonflées d’un moteur chinois, les belles Américaines ne manquent pas d’atouts pour plaire aux touristes. Comme un tour de manège, face au Capitole et parfaitement alignées, elles se laissent négocier par les touristes pour une centaine de CUC [une centaine d’euros].

 

La Havane

 

Posséder une vieille Américaine en bon état est un don du ciel. Certains voyageurs s’aventurent même à la découverte de l’île, bien enfoncés dans la banquette arrière en simili cuir, fenêtres ouvertes et branchés sur une rare radio émettant de la salsa.

Un charme et un repos certain pour le voyageur mené par un chauffeur qui connaît chaque trou d’un bitume sans âge. Pourtant, d’autres almendrones (grosse amande, leur surnom local) n’ont pas connu ce sort.

Peut-être trop vieilles, sans charme, repeintes au rouleau, elles s’arrêtent sur un signe de la main. Servant de taxis cubains collectifs, elles s’offrent pour quelques pesos.

Il y a la monnaie du Cubain qui fait des affaires avec le touriste, et il y a celle du Cubain qui tente de survivre à un système tentant de s’ouvrir au monde occidental, mais peut-être est-ce déjà trop tard !

Depuis le mois de mars dernier, marqué par la rencontre historique entre le Président Obama et son homologue Raúl Castro, l’embargo peine à s’ouvrir. Les Cubains accueillent les premiers touristes américains avec les premiers vols commerciaux, et les premières escales des croisiéristes, AirBnb devient la première compagnie US autorisée pour le plus grand bonheur d’un réseau d’un millier de ‘casa particulares’.

Les hôtels un peu passés d’âge ne suffisant plus à répondre à la demande d’un tourisme international qui afflue, de crainte que le visage de Cuba subisse un lifting, et que les fonds des investisseurs botoxent cet indéfinissable charme suranné.

Certains coins de l’île étant dépourvus d’hôtels, les Cubains rénovent leur demeure et la mettent en ligne. Le site AirBnb ouvre ainsi les portes des maisons cubaines, et laisse percevoir le charme d’anciennes maisons bourgeoises tels des petits musées improvisés, mais aussi le kitch de maisons décorées grâce à l’importation du camarade chinois.

Tels les premiers colons français, profitant de la révolution haïtienne en 1798 pour investir sur les terres cubaines, nous avons rencontré deux Français qui se sont investis dans la rénovation d’une maison dans le vieux Havane pour accueillir des voyageurs. Bastide Rey et sa mère Cathy sont des entrepreneurs, des décorateurs mais surtout des amoureux de Cuba. Ils racontent leurs premières fois comme d’un amour de vacances.

Un amour qui a conduit Bastide à trouver l’âme sœur et le propriétaire de leur premier achat, « La Maison Cuba ». Il en aura fallu du courage et de la confiance, mais aussi de l’amour pour acheter au nom d’un Cubain une première maison. Il en aura fallu du courage pour voyager avec des liasses de billets sous le manteau pour rénover, acheter des antiquités, et pour assurer aujourd’hui à leurs riches clients le confort de cette maison d’hôtes. Cathy nous confie que l’île manquant de tout, elle devait passer dans ses valises des carreaux de verre, des câbles électriques ou même des œuvres d’art. Rien ne fut vraiment facile quand vous avez des voisins qui vous observent, nous dit-elle. Aujourd’hui encore, au 207 de la Calle Cienfuegos, rien ne laisse présumer qu’un véritable havre de paix pour voyageurs fortunés se cache derrière cette simple porte. La Maison Cuba fut même le QG de la Maison Chanel lors du défilé de la collection « croisière 2016 ». L’argent de cette première maison leurs a permis d’acheter la mitoyenne, et prochainement c’est un appartement de grand luxe à deux pas du Capitole, dont le propriétaire italo-cubain a su trouver un arrangement en toute discrétion. De la discrétion il en faut car le gouvernement Castro n’a pas encore donné son aval au démantèlement et à la vente des richesses de son île. Bastide et Cathy ont bien conscience qu’ils peuvent demain tout perdre.

 

La Maleçon

La Maleçon de La Havane au coucher du soleil.

 

Cuba change, mais si doucement.

L’Internet dans les foyers ne sera pas possible avant 2018, au mieux. Les magasins sont souvent vides, et les pénuries quotidiennes. Faire du shopping à la Havane, vous n’y pensez même pas. Payer avec votre CB est presque impossible. Sortir le soir, trouver un restaurant n’est pas simple. Dans la rue vous vous laisserez ‘avoir’ par de jeunes Cubains qui vous indiqueront une ‘meilleure’ adresse que celle que vous aviez trouvée dans votre guide du voyageur. Ils vous accompagneront même, histoire de ne pas passer à côté de leur commission. C’est le principe de la débrouille qui fait loi. Face au Capitole, sous les arcades d’un vieux bâtiment, un ensemble de personnes font la queue pour une table à Los Nardos. Ils ont bien raison car le restaurant offre une carte variée et des petits prix. Il faut néanmoins aller chercher au-delà de ces adresses à touristes, et dénicher celles qui font la Havane de demain. Il faut oser prendre un taxi et sortir de ce vieux centre touristique pour se rendre à la Fábrica. Au pied de El Cocinero, cheminée d’une ancienne usine à huile, 7 000m2 de friches où se sont installés des artistes pour faire de ce lieu un espace dédié à l’Art : la Fábrica de Arte Cubano. Expositions avec des œuvres valant déjà des milliers de dollars, spectacles contemporains interactifs et concerts live sont à la programmation de la FAC et attirent une jeunesse dorée et des voyageurs avertis. Juste à côté se trouve le restaurant Karma, proposant une cuisine fusion, inspirée de l’Italie et selon ce que le marché du chef a donné.

 

Salasa et musique de rue à La Havane

La musique et la dance coulent dans les veines de La Havane

 

Liez des amitiés avec les Cubains, et laissez-vous guider pour le reste de la nuit.

Il est passé le temps où Hemingway buvait son ‘cuba libre’ à la table de l’hôtel Ambos Mundos, et où les jeunes Cubaines dansaient la salsa sur le pavé pour se sentir libres. La salsa est devenue un véritable business, et ses cours se monnayent à prix d’or.

Il n’est pas trop tard, et il est peut-être urgent d’attendre car si le charme des vieilles Américaines aux couleurs improbables vous font vivre le temps d’une balade un retour vers le passé, vous n’oublierez pas l’inconfort de ces hôtels dont les étoiles n’ont aucun sens, si ce n’est de fixer des tarifs élevés.

Bien que méfiant, si votre espagnol vous le permet, allez à la rencontre des Cubains pour mieux comprendre cet attachement paternel à Fidel Castro.

Idéaliste et révolutionnaire, il a autant protégé que conditionné son peuple insulaire, à l’aimer et à vivre dans une presque totale autarcie. Ils ont appris à l’aimer…

La Havane est belle. Telle une vieille dame, les rides de ses murs lacérés par le temps sont des histoires qui se rafistolent, et dont parfois les rénovations offrent aux voyageurs curieux, de belles rencontres. L’institut français est un bel exemple de rénovations réussies. Le Capitole est majestueux. Et l’opéra lorsque au soir venu ses façades s’éclairent, est une invitation à l’art et à la danse. Ne manquez pas d’assister à un ballet. Sa réputation a su s’évader de l’île et attirer des grands noms. L’ex-danseuse étoile Alicia Alonso a longtemps dirigé les ballets, et même aujourd’hui bien qu’aveugle, elle ressent les vibrations des pas sur le parquet de la scène où les petits rats s’exécutent.

Comme quelques endroits dans le monde, la Havane s’avère être un véritable terrain de jeux pour les photographes confirmés ou amateurs. Se perdre dans ses rues et ruelles, lever la tête vers les balcons, pousser les portes et découvrir des arrière-cours, passer la tête à travers les barreaux d’une fenêtre, ou simplement observer la vie, dont les couleurs changent au fil des heures, tel est le plaisir offert par un Cuba encore vivant.

Je me suis arrêté devant un groupe d’enfants jouant au ballon sous la pluie. J’ai observé sans rien comprendre, le moteur d’une vieille Buick en train d’être réparée à même la rue par son propriétaire. Peut-être était-ce la vingtième fois qu’il en ressortait les mains sales. J’ai aussi échangé quelques mots avec cette vieille fumeuse de cigares, un peu bariolée comme ces vieilles voitures. Elle se laissait prendre en photo pour quelques dollars. Je me suis assis au comptoir d’un bar pour y écouter de la musique tout en regardant les photos en noir et blanc avec un Cuba libre.

Il n’est pas trop tard, il n’est pas trop tôt, il sera juste l’heure pour chacun de vivre son aventure cubaine au moment qu’il aura choisi.

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